Textes : ALTINOPOLIS, cité de la paix et de la non-violence
Site http://www.unipaz-europe.org/?cPath=4_9&lang=1
< Marco Ernani est maire de la ville d’Altinopolis. Son programme politique est basé sur la recherche de la non-violence et la gestion intégrée de domaines traditionnellement « séparés » par la politique. Marco a construit son programme après avoir suivi la formation holistique de base d’UNIPAZ.
La ville d’Altinopolis se trouve au Brésil, dans l’état de Sao Paulo. Elle réunit un peu plus de 15.000 habitants. L’activité principale de cette région est la culture du café et de la canne à sucre.
Petra Mollet et Yves Mathieu, membres belges de la coordination européenne de UNIPAZ, une ONG active dans l’éducation à la paix, y ont passé une semaine (du 28 mai au 2 juin 2003) dans le cadre de l’assemblée générale annuelle du réseau international UNIPAZ. L’interview ci-dessous a été réalisée sur place par Petra et Yves, lors de leur découverte de cette ville durant quatre jours avec Caroline, Rose, Dalila, Frédéric venus de France et du Portugal...
Entretien avec Marco Ernani, maire d’Altinopolis.
Quelle a été votre vision pour votre ville, au moment de vous présenter aux élections ?
J’ai exercé un premier mandat de 1993 à 1996. Un des grands objectifs fut la création d’un système de santé global, de la vie prénatale à la vieillesse. Une autre priorité fut de mettre sur pied un programme permettant à 1.300 familles qui n’avaient pas d’habitation propre d’en disposer.
Notre rêve pour le second mandat (2001 à 2004) , c’est l’éducation pour tous, plus d’emploi pour tous et que chaque famille ait une maison à elle.
Pour mon second mandat, j’ai donné priorité à l’éducation. Il y avait un programme de décentralisation de l’éducation, qui était jusqu’alors une compétence fédérale. Il fallait que nous prenions cela en main. Nous avons cherché à installer un système d’éducation différent, qui tienne compte des recommandations de l’UNESCO pour mettre en place un système d’éducation tout au long de la vie, reposant sur les quatre piliers proposés par cette institution : apprendre à apprendre, apprendre à comprendre, apprendre à être et apprendre à vivre avec les autres.
Nous avons construit un programme nouveau avec les enseignants, les parents et les enfants, dans lequel l’affectivité et l’amour ont autant de place que l’apprentissage des matières.
On a mis en place un projet pédagogique innovateur. C’est très important parce que le corps social se sent très engagé. Il y a une école des parents, où les parents, les éducateurs et les enfants discutent du programme pédagogique. Il y a une formation continuée des professeurs.
Grâce à nos efforts, 95% des enfants viennent dans l’enseignement public. Il y a 4.000 enfants dans la population. Ils participent à un programme scolaire intégral, élargi aux autres matières que les matières éducative ; ils apprennent aussi à se relier aux autres, de la bonne manière, de manière non-violente.
La santé publique a également été décentralisée. Nous en avons profité pour renforcer notre approche spécifique de la santé globale. Par exemple, nous donnons deux conférences par semaine pour les populations les plus défavorisées sur l’éducation globale à la santé. Les personnes qui les suivent régulièrement reçoivent de la mairie un colis de nourriture d’une valeur de 10 € deux fois par mois, ce qui leur permet de trouver le chemin vers une vie en meilleure santé. La prochaine conférence sera sur le tabagisme. Les revenus les plus bas sont de 2 € par jour. En faisant cela, la mairie montre à ces habitants que leur participation à ce programme est importante.
Chaque famille peut faire appel à des conseillers de la mairie sur la santé globale. Les aspects physiques, psychologiques, culturels de la famille sont pris en compte. Pour les familles les plus pauvres, une attention particulière est donnée à l’alimentation et à l’hygiène.
Revenons à l’éducation et aux écoles, qu’avez-vous mis en place concrètement ?
Voici quelques exemples pratiques.
Les enseignants du matin arrivent à l’école à 7h00. Pendant une heure ils se préparent à accueillir les enfants, par un travail comprenant une méditation et un échange entre collègues sur la journée qui s’annonce. Ils disposent d’une échelle d’humeur, qui leur permet de signaler à leurs collègues comment ils se sentent en début de leur journée : heureux, grincheux, fatigués, pleins d’énergie, …
De leur côté, les enfants commencent par pratiquer le taï-chi.
À l’entrée dans le classe, l’enseignant prend chaque enfant dans ses bras. Ils se saluent avec respect.
Chaque classe a ses principes de paix et de coopération, élaborés par les enfants et les enseignants. Ils sont affichés au dessus du tableau noir et lus chaque jour.
Dans l’école, il y a un endroit pour accueillir les enfants qui sont en conflit. Il viennent y prendre du recul par rapport au conflit qu’ils vivent et y recevoir l’appui d’autres enfants ou d’enseignants.
Avant que nous ne mettions ce programme en place, les enfants étaient dans la rue ou collés à leur télévision durant les après-midi (les cours sont donnés de 8 à 13 heures). Maintenant, on leur propose des activités. Les élèves ont le choix entre des dizaines de projets différents qui leur permettent de travailler un art après l’école. Ce peut être la capouera, le taï-chi, le chant, la danse country, les échecs, les arts décoratifs, la peinture, la guitare… Ils font fleurir leur talent avec des enseignants. Ils savent qu’avec ce talent, ils peuvent enchanter d’autres personnes.
Au Brésil, ce sont les villes qui sont responsables de leur programme pédagogique. Pour le cours de religion, nous avons organisé une rencontre inter-religieuse locale. Les représentants de 5 cultes ont définit ensemble ce que devait être le cours de religion.
D’autres domaines où vous êtes actifs ?
On pourrait citer le tourisme et la culture.
Au niveau du tourisme, nous développons le tourisme vert. Nous proposons de passer du temps dans notre ville et sa région pour passer du temps dans la nature, apprendre à la respecter, l’écouter, se confier à elle.
Nous développons le tourisme durable en valorisant nos trésors.
Dans le domaine de la culture, nous avons la chance d’avoir accueilli dans notre ville l’artiste Vaccarini, qui a laissé dans différents lieux de la ville des oeuvres qui mettent en avant des valeurs positives. À Altinopolis, en vous promenant dans la ville, vous serez face à des évocations de la générosité, de l’amour, du plaisir de partager, … Toutes des valeurs qui nous touchent positivement.
Pratiquement, quels sont les résultats de votre politique ?
La violence a radicalement baissé et il n’y a plus que des petits problèmes. Pratiquement, les relations entre les gens sont meilleures, la qualité de vie de tous est meilleure. Ici, c’est une ville où les enfants peuvent jouer sans risque dans la rue, dans les parcs et où l’on peut marcher le soir ou la nuit en rue sans courir de risque.
Il n’y avait que la moitié des enfants qui terminaient l’enseignement de base. Maintenant, pratiquement tous vont au bout du programme.
Il reste 500 familles qui n’ont pas leur habitation propre ; nous travaillons à ce que cela se termine.
Nous avons également proposé un programme d’équipement public, visant à ce que toute la population bénéficie de l’éclairage public, de routes asphaltées, d’eau courante, d’égouts. Nous sommes en train de le terminer.
Comment situez-vous les résultats de votre politique par rapport à la situation du Brésil ?
Le Brésil est un pays très jeune et très dynamique avec une croissance du produit national en moyenne de 2% par an. En 1960, 70% de la population vivait dans des zones rurales. Depuis, cela a changé. Aujourd’hui plus de 82 % habitent dans les villes et 70 % dans les grandes métropoles et capitales régionales. Dans notre état, cela se traduit par le fait que les villes secondaires grandissent.
Sur les 30 personnes qui étaient à l’école avec moi, 20 ont quitté Altinopolis. Dans les grandes villes, 20% des gens n’ont pas d’emploi et il y a des problèmes de violence. On commence à voir une inversion de tendance, où les gens reviennent vivre dans les petites villes comme la nôtre. Il faut donc nous préparer à recevoir ces personnes qui choisissent de venir vivre avec nous, au niveau des emplois et de la qualité de la vie. Cela a de grandes incidences sur la vie des gens et sur les priorités politiques.
Les homicides dans les grandes villes, c’est aussi grave qu’une grande guerre. Ici, cela ne se passe pas. Nous avons développé une pédagogie de l’affectivité et de l’amour. Depuis le mois de mars, les policiers ne sont intervenus que 5 fois pour des questions de très petits incidents. Nous n’avons plus d’homicide depuis 3 ans. C’est parce que ce que nous faisons avec les enfants irradie dans les familles et dans la communauté, et cela a un effet positif pour tous.
Quelles sont les réactions de la population à votre action politique ?
Je voudrais d’abord citer une phrase de Robert Muller à propos des processus de transformation, tirée du livre de Pierre Weil « L’Art de vivre en paix » : « d’abord, ils vont le ridiculiser, puis ils vont se battre contre et enfin, tout le monde trouvera cela normal ».
Une moitié de la population a réagi très positivement, l’autre moitié très négativement. Progressivement, les gens comprennent que ce que nous faisons est une très bonne méthode.
Les gens disent maintenant : « Ce qu’il fait est normal », « Je l’avais dit moi-même », « Il a eu du temps pour le faire ». Les éducateurs ont été un peu résistant parce que notre approche pédagogique a été unique. On a expérimenté une dictature au Brésil et il y encore l’habitude de se soumettre à l’autorité supérieure. J’ai voulu donner l’opportunité d’expérimenter quelque chose de nouveau. Les enseignants ont maintenant de bons retours des enfants ; ils sont devenus enthousiastes.
Il y a encore des problèmes, mais comme tous les éducateurs ont eu une formation à la gestion du conflit, ils savent gérer le conflit de manière non-violente. Les enfants travaillent aussi leurs émotions et apprennent à résoudre leurs conflits de manière positive.
Il y a une différence très nette entre Altinopolis et les cités voisines. Les gens s’en rendent compte, alors l’opposition diminue. Nous avons eu des résultats très positifs en deux ans. On me dit maintenant qu’il faut continuer. Je suis très heureux de travailler avec cette méthode.
J’ai remis le programme que nous mettons en place au président Lula qui l’a accueilli avec intérêt. Le ministère de l’éducation à Brasilia nous a reçu récemment. Nous avons pu y expliquer le travail que nous faisons ici sur l’apprentissage tout au long de la vie.
Un an plus tard …
En août 2004, à l’initiative du coordinateur des Unipaz européennes, une délégation multi-disciplinaire de 20 personnes s’est rendue à Altinopolis pendant une semaine. Durant leur séjour, à travers diverses visites et réunions, ces personnes ont pu se rendre compte de la qualité du programme politique mis en place par M. Marco Ernani et mesurer par la même occasion l’apport de la formation holistique de base d’UNIPAZ.
Un article publié le 2 octobre 2004 dans le quotidien « Le Monde » fait référence à cette nouvelle vie qui anime désormais le quotidien d’Altinopolis.
Quelques citations de Marco Ernani, glanées au fil de promenades dans sa ville.
En portugais, confiance se dit « tisser ensemble ». C’est ce que nous faisons dans notre politique : « tisser ensemble ».
Les sonneries stridentes dans les écoles ont été remplacées par des cloches, parce que la cloche est plus douce, et aussi parce que la cloche appelle un rituel, un éveil.
À Altinipolis, le café, ce n’est pas que des kilomètres carrés de plantations de café et une des principales ressources pour les habitants de la ville, c’est aussi « Confiance », « Amour », « Philosophie » et « Émotions ».
L’utopie n’est pas ce qui est irréalisable, c’est ce qui n’est pas encore réalisé.
Comme l’Unesco le recommande, l’éducation doit se concevoir tout au long de la vie, depuis le foetus dans le ventre de la maman, jusqu’au moment où l’on fait le passage.
En tant que maire, j’agis pour ré-enchanter mes concitoyens. >
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