30 juin 2006

terre sacrée - Développement durable, un nouveau blog, Dominique Bidou, 22 juin 2006

Un nouveau blog sur le développement durable
Bouton
Évacuons tout de suite l’affaire du bouton de guêtre. Aucun ne manquait aux soldats français, c’est bien connu, et pourtant ce fut la déroute. Un enseignement simple, la modestie vis-à-vis de l’avenir, la prudence dans les affirmations péremptoires.
Mais le phénomène que le mot « bouton » évoque le plus, pour parler du développement durable, c’est la facilité avec laquelle on déclenche des mécanismes, grâce à un bouton. C’est la société « presse-bouton».
Pour allumer et éteindre, pour manifester sa présence, pour ouvrir et fermer, pour appeler, pour faire exploser une bombe, il suffit d’appuyer sur un bouton. C’est tellement simple !
La civilisation, les techniques modernes, si on peut les rapprocher, ont une tendance générale à nous faciliter la vie. Rendre les choses plus commodes. Démarrer une voiture en appuyant sur un bouton est plus facile que de tourner une manivelle, appuyer sur un interrupteur électrique, c’est quand même mieux que d’allumer un bec de gaz. Par extension, au-delà du bouton, on pourrait aussi citer le robinet. Ouvrir un robinet ou aller chercher l’eau au puits, voici une alternative où chacun aura vite fait de choisir. Le « progrès » simplifie la vie, et c’est tant mieux.
Il y a toutefois un prix à payer. Cette facilité fait oublier que ces services ne sont rendus par le bouton qu’en apparence, que le bouton n’est que le dernier maillon d’une chaîne longue et complexe. La lampe qui s’allume si gentiment au signal est l’aboutissement d’un mécanisme où l’on produit de l’électricité, la transforme une fois, la transporte, la retransforme et la conduit jusqu’à votre compteur. Et le produit ainsi livré doit satisfaire à des exigences qualitatives de plus en plus strictes. La consommation de cette électricité produit ses effets désirés, favorables en principe (à moins que vous n’oubliez votre rôti dans le four ou que vous n’envahissiez de décibels la cour de votre immeuble), mais aussi défavorables, comme des émissions de polluants dans l’air autour des centrales thermiques, la disparition de vallées pour l’hydraulique, ou la production de déchets « durables » pour le nucléaire. Citons aussi les lignes à haute tension, et on aura un rapide panorama de ce qui est concerné par la simple pression sur un bouton d’alimentation électrique.
Tout ça est bien normal, il ne faut pas dramatiser. L’embêtant est juste d’en perdre la conscience, de l’oublier. La commodité masque aisément les réalités, complexes par nature, et atténue, voire annihile, tout sentiment de responsabilité. Ce n’est pas en allumant ma télévision que je crée des déchets radio actifs, quand même !
Avec une énergie pas chère, la boucle était bouclée. Pas de sanction financière lourde, pas de contrainte technique, tout est en place pour une consommation irresponsable. Les évènements récents vont sans doute changer la donne, mais les comportements sont durablement inscrits dans nos mœurs, et ne réagissent pas instantanément. Il y a une inertie. Celle-ci est notamment due à nos appareils. Ils sont de plus en plus dotés d’un système de veille, qui suppose qu’ils soient allumés en permanence. Un exemple classique est le magnétoscope, toujours allumé pour cause de calendrier et d’horloge, mais au fonctionnement réel de très courte durée. Il dépense bien plus d’énergie à attendre sans rien faire, qu’à rendre le service pour lequel il a été acheté. L’inertie se prolonge avec la mise aujourd’hui sur le marché de systèmes de décodeurs et autres capteurs de messages constamment sous tension. On vient juste de supprimer les veilleuses dans les chaudières au gaz, mais on multiplie les veilles sur des appareils électriques !
L’étape suivante, dans la simplification de la vie, est la régulation, le recours à l’automatisme. Le sentiment de responsabilité est encore évoqué quand il s’agit d’éteindre la lumière en sortant. Mais pourquoi s’embêter, alors qu’un capteur peut détecter la présence ou l’absence de personnes dans une pièce, et gérer la lumière en conséquence ? Avec des variateurs, on peut même, si il y a du monde, régler la puissance de la lumière pour intégrer la lumière du jour. On nous dit, pour des bâtiments d’usage collectif, que ces dispositifs permettent de diviser la consommation par deux !
Bravo, mais on voit bien que cette voie va accentuer la distance entre comportement du consommateur et réalités physiques. Sans doute est-ce un bonne chose, simplifier la vie, c’est un rêve pour beaucoup, mais une contrepartie semble s’imposer : la pédagogie, l’information et la sensibilisation, qui apparaissent absolument nécessaires pour recréer cette conscience des phénomènes physiques, qui nous ramènent inéluctablement aux réalités du milieu proche comme de la planète.
Clameur
On entend parfois ce mot à la radio. Hier, il s'agissait des JO d’hiver, du prix d'Amérique, et la clameur accueillait les concurrents. Aujourd’hui, ce sont les tribunes de stades de football. Belle image, pleine de sonorités, mais quel rapport avec le développement durable ? Les compétitions de ski, les courses de chevaux sont elles durables ? Le « Mondial » est-il durable ?
Il ne s'agit pas que des courses de chevaux, de match de football ni de descente olympique, mais de spectacles, sportifs notamment, et des clameurs qu’ils suscitent. Que cherchons-nous en allant aux courses, ou voir une descente olympique de ski, un match de football, ou encore en allant au musée, au cinéma, au théâtre, à l'opéra ? Ce sont des émotions. Elles ne sont pas toujours au rendez-vous, et alors on est déçu. Les émotions constituent l'essence même de la vie, et les consommations matérielles ne sont qu'une tentative classique pour les obtenir. Une voiture pour aller plus vite, un vol en avion pour un week-end, des jouets de plus en plus nombreux et sophistiqués pour les enfants, avec des piles, bien sûr, autant de consommations qui pèsent lourd sur les ressources de la planète, qui font du bruit, produisent des déchets, parfois toxiques, émettent des gaz à effet de serre, et compromettent les chances de développement des pays les plus pauvres. C'est le fameux « toujours plus » qui permet de se différencier de son voisin, ou alors c'est un besoin d'imitation pour montrer que l'on est conforme aux canons d'une société, que l'on est comme les autres. Quand on manque des biens les plus élémentaires, cette recherche de plus de consommations est bien normale, mais quand on parvient à un certain niveau, on n'arrive pas toujours à modifier ces objectifs, et on continue à chercher à accroître la quantité de biens à consommer. Le développement indéfini de consommation de biens matériels n'est pas durable. Il faut détourner cette boulimie, héritée de la peur de manquer, vers des consommations moins prédatrices en ressources, moins pénalisantes pour l'environnement, plus acceptables socialement. Ce sont les consommations immatérielles.
Il y a plusieurs manières de dématérialiser la consommation. Il y a la manière technique, qui consiste à trouver des procédés de fabrication moins gourmands en énergie et en matières premières. C'est un design d'un nouveau genre, celui des « choses légères », pour reprendre le titre d'un ouvrage de Thierry Kazazian. C'est aussi en remplaçant de la matière première par du travail ou du savoir-faire, de l'efficacité : pour prendre un exemple simple, on a pu observer qu'une personne dédiée à la lutte contre les fuites d'eau, sur un grand patrimoine immobilier, faisait faire une économie de quatre fois son salaire sur la facture d'eau. On a remplacé une ressource puisée en pure perte par du travail humain, et avec une bonne rentabilité financière. Voilà qui « dématérialise » l'économie! Et puis, il y a les consommations purement immatérielles, ou si peu matérielles, comme les spectacles de toutes nature. Ou presque : il faut méfier de certains, qui donnent une image très flatteuse de certains comportements très néfastes. Les courses automobiles ne donnent-elles pas envie d'aller toujours plus vite, ne sont-elles pas une incitation à la puissance, à bousculer tout le monde pour obtenir la « pôle position » ? Des spectacles peuvent aussi promouvoir des modes de vie, créer des modes dont la planète se passerait volontiers. Mais les créations culturelles sont le plus souvent de parfaits moyens de consommer plus, de créer des masses monétaires considérables, sans pour autant prélever plus de ressources et émettre plus de gaz carbonique. Et la culture n'est pas élitiste, si on y inclut le jeu de dames, au jardin des plantes, ou la chanson. Le spectre est large, il y en a pour tous les goûts et toutes les bourses. Pareil pour le sport, à condition que les stades ne soient pas trop loin des villes, et que les matchs ne soient pas l'occasion d'excès et de troubles de nature sociale, tout aussi à éviter que des prélèvements intempestifs sur les milieux.
Nous voilà donc revenus au développement durable, à partir de la clameur qui exalte les athlètes. L'émotion est souvent gratuite en ressources naturelles, et chaque société, chaque citoyen, peut la rechercher dans son jardin. Partagée, elle crée des complicités, des réseaux d'amitié, des solidarités. Une chance pour le développement durable.
Bidon
Nous ne prendrons pas ce mot au sens littéral, celui d’un bidon de lait par exemple, mais au sens familier, où l’on considère une déclaration ou une décision comme « bidon », autrement dit « du pipo ! »
Car le développement durable, rapporté à la prose de Monsieur Jourdain, est parfois présenté comme un simple discours, sans intérêt sur le fond. Et c’est vrai que pour beaucoup, le développement durable est devenu un thème à la mode, un concept « valise », auquel il est bon de faire référence, mais qui ne change rien dans la pratique. Pour certains défenseurs de l’environnement, de son aspect biologique notamment, le développement durable tend à intégrer leur préoccupation principale dans un ensemble plus vaste, avec d’autres légitimités à faire cohabiter, ce qui autoriserait, selon eux, à faire n’importe quoi. Et il est vrai que un des maîtres mots du développement durable est « intégration », et que l’intégration peut facilement se transformer en dilution, en compromis dont des valeurs essentielles seraient les victimes. Le voisinage du pot de fer et du pot de terre, on sait ce que ça donne.
Et pourtant, si l’écueil existe bien, il ne faut pas en avoir peur. Le monde est complexe, et il est impossible d’isoler une dimension, sans la mettre en péril à plus ou moins long terme. De même qu’il est impossible de négliger une dimension importante sans qu’elle ne se manifeste à un moment ou à un autre. Ce devoir ou nécessité d’intégration est parfaitement défini dans l’article 4 de la déclaration de Rio (1992) : Pour parvenir à un développement durable, la protection de l’environnement doit faire partie intégrante du processus de développement, et ne peut être considérée isolément.
Le discours tiendrait donc, parfois, lieu d’actions, et le développement durable en serait une bonne illustration. Et bien chiche ! Le développement durable ne se décrète pas, comme beaucoup d’autres choses, mais il se construit progressivement, et collectivement. Et il n’y a pas de construction collective sans un beau discours mobilisateur. Tant pis s’il est opportuniste, l’important est qu’il engage une dynamique.
On rapporte qu’une grande entreprise nationale avait lancé une politique environnementale pour répondre à une demande sociale, traduite dans les urnes par des scores écologistes favorables. C’était au début des années 1980. La décision est partie d’en haut, de la direction générale, et a parfois été mal comprise de la base. Mais il a bien fallu s’exécuter, et adopter une nouvelle attitude vis-à-vis de l’environnement. Au premier fléchissement des scores écologistes, la direction a voulu revenir en arrière, et abandonner ces nouvelles pratiques. C’est alors la base qui a réagi : la dynamique était lancée, et était devenu irréversible. Ce qui n’était au départ que concessions de pure forme est devenu l’amorce d’une politique adoptée de fait par le gros des troupes. Le discours est bien souvent le début d’un mouvement, pour peu que celui-ci corresponde à une attente, même exprimée avec beaucoup de maladresses. Il en est ainsi du développement durable, qui fait l’objet de nombreux abus de langage, qui est parfois instrumentalisé, mais qui résiste malgré tout.
La présence de grands groupes industriels au sommet de Johannesburg, en septembre 2002, a été parfois été prise pour une provocation, compte-tenu du rôle tenu par ces grands groupes dans la situation de la planète et des pays du Sud. Était-ce du bidon ? Il y a à l’évidence une attitude de récupération, qui ne surprendra que les naïfs, mais aussi une prise de conscience de nouveaux enjeux pour ces sociétés. Quand on sait la relation forte qui existe, au sein d’une entreprise, entre les communications externes et internes, on ne peut douter que cette présence ne puisse déplacer certains équilibres. Il faudra du temps, il y a encore bien des résistances aux changements, et la question est plutôt celle du rythme des transformations face à la vitesse des dégradations de la planète.
Le discours, c’est aussi un engagement public. Les promesses n’engagent, dit-on, que ceux qui y croient, mais sortons du champ de la morale, et adoptons le parti de l’efficacité. Le discours est la base des démarches « qualité », l’engagement de la direction, première étape incontournable pour que les efforts des collaborateurs prennent un sens. Et ensuite on traduit ces engagements en actions que l’on décrit, ou plutôt que l’on écrit. « On écrit ce que l’on fait, et on fait ce que l’on a écrit », est la présentation synthétique des démarches qualité. Le défaut de cette présentation est que ça tourne facilement en rond si la qualité n’est pas orientée par un objectif d’ordre général, qui mobilise les troupes et donne son sens à l’action du groupe. Le développement durable est une sorte de démarche qualité, dotée de surcroît d’une signification forte et mobilisatrice. Le discours, même s’il est bidon au départ, n’est pas à négliger, car il entre en résonance avec des préoccupations de plus en plus partagées. « Faites semblant de croire, et bientôt vous croirez » !
Rédigé par Dominique Bidou le 22 juin 2006 à 20:56 | Lien permanent | Commentaires (0)
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